L'avènement de l'ère spatiale
Le 4 octobre 1957, l’Union soviétique lançait Spoutnik, le premier satellite artificiel de la terre. Notre
Association a voulu, cinquante ans après, consacrer un numéro de notre Revue à cet événement, à ce qu’il
représente dans l’histoire de la science et à son impact sur la société.
L’idée de ce numéro vient de Robert KANDEL qui a accepté d’en prendre la direction : à lui et aux auteurs
qu’il a associés à cette entreprise, nous adressons nos plus vifs remerciements. Chacun a été étroitement et
longuement impliqué dans l’aventure spatiale, en France et à l’étranger, chaque fois dans une étape décisive.
Ce sont des acteurs, qui viennent aujourd’hui témoigner. La première conclusion qui ressort de leurs
témoignages est que l’aventure spatiale est d’abord une opération scientifique internationale. Le fait que le
«chef de projet» de ce numéro soit un Américain, directeur de recherche émérite du CNRS, ayant fait carrière
en France, est une illustration vivante de cette réalité incontournable : la science est internationale, sinon
elle ne saurait être d’excellence.
Chacun des auteurs apporte son éclairage personnel à cette aventure du dernier demi-siècle.
Robert Kandel rappelle les prémisses de l’exploration de l’espace, depuis Copernic (1543) et Newton (1687),
puis évoque les travaux théoriques et expérimentaux (fusées) de Russes, Kibaltchitch (1881) et Tsiolkovski
(1903), d’un Américain, Goddard (1882-1945), d’Allemands, Hermann Oberth (1894-1989) et surtout
Werner von Braun (1912-1977) le père des V2 et du futur programme spatial américain.
Roger-Maurice Bonnet s’attache au rôle de la France et de l’Europe, en rappelant que c’est le Général de Gaulle qui
prit la décision en 1962 de créer le Centre national d’études spatiales (CNES) qui a permis à la France de devenir le
chef de file de l’espace en Europe. À Genève était créée L’ESRO (European Space Research Organization), devenue
en 1974 l’Agence spatiale européenne (ESA). «Forte de 17 Etats-membres, l’ESA constitue un cas unique de coopération
entre des pays de langues différentes, à l’histoire mouvementée et de capacités diverses et complémentaires».
R.-M. Bonnet poursuit en rappelant combien les satellites ont renouvelé notre connaissance de l’univers : «Le modèle
standard de l’Univers se trouve ainsi sérieusement chahuté : son expansion s’est accélérée il y a environ 8 milliards
d’années, phénomène dont on rend responsable une ‘énergie noire’ de nature inconnue». Il termine sa présentation
par un vibrant plaidoyer pour protéger notre terre : «Nous sommes liés à la Terre. Elle est la seule «station spatiale»
capable d’abriter et de nourrir plus de onze milliards d’astronautes !».
Jacques Blamont rappelle lui aussi le rôle fondamental des scientifiques et des ingénieurs allemands dans la mise
au point des lanceurs à grande puissance V2, et comment cet acquis fut repris et développé par des scientifiques.
Lui aussi souligne le rôle clef du Général de Gaulle qui dès 1958 avait donné une forte impulsion à la recherche
scientifique. Grâce aux succès des fusées-sondes Véronique en 1959, qui permettaient une meilleure connaissance
de la haute atmosphère, une collaboration avec la NASA put être lancée dès 1961, comportant l’accueil de
techniciens français dans les centres spatiaux de la NASA et le lancement de satellites français par l’Agence spatiale
américaine. En France même, l’amélioration constante des fusées-sondes, de Véronique à Saphir et à
Diamant, parallèlement à la mise au point de la bombe nucléaire française, allait conduire au développement de
lanceurs beaucoup plus puissants, donnant ainsi naissance à la famille Ariane. Blamont qualifie cette évolution
«d’extraordinaire double retournement : en France, l’espace, entièrement militaire en 1962, est tombé entre les
mains du civil CNES, tuteur de l’industrie des satellites, développeur de lanceurs, possesseur d’un réseau de poursuite
et d’un champ de tir…. (ce qui) a fait de la France le moteur spatial de l’Europe ».
Anny Cazenave met en évidence les nouvelles percées scientifiques permises par les satellites d’observation de
la terre : l’étude des variations géographiques du champ de gravité terrestre grâce à l’analyse des déformations
d’orbite d’un grand nombre de satellites. Applications de l’altimétrie spatiale à l’étude de la topographie
sous-marine, à l’étude des courants marins, à la hausse du niveau des océans sous l’effet du réchauffement de
la planète, à l’étude des perturbations climatiques à grande échelle du système couplé océan-atmosphère, tel
le phénomène El Nino.
De l’ensemble de ces contributions se dégage une deuxième conclusion – après celle de l’absolue nécessité
d’une coopération internationale pour faire progresser les connaissances. Il faut que les pouvoirs publics et
surtout les hommes d’Etat qui nous gouvernent aient une vision scientifique à long terme et la volonté politique
de la mettre en oeuvre. 1957 est l’année du lancement de Spoutnik, 1958 est celle du lancement d’une
politique « gaullienne » de la science dont les retombées sont le nucléaire et l’espace. 2008 sera-t-elle celle
d’une nouvelle « ardente obligation » en faveur de la science ?