Yves Chauvin, Prix Nobel de Chimie 2005 : une union réussie de la science et de la technologie
par Gérard Pignault
Yves Chauvin, scientifique français, vient d’obtenir le prix Nobel de Chimie 2005, conjointement
avec les Américains Joseph Grubbs de Caltech (California Institute of Technology) et
Richard Schrock du MIT (Massachussetts Institute of Technology) pour des travaux sur le mécanisme
de métathèse des oléfines qui ont un champ d’applications exceptionnelles tant dans le
domaine des hydrocarbures et des médicaments que dans celui des matières plastiques.
Cette distinction est une grande fierté pour les scientifiques français, et en particulier les chimistes.
C’est d’abord toute cette communauté que nous voulons célébrer et qui se sent honorée.
«Yves Chauvin est né en 1930 à Menun (Belgique). Il est ancien élève de CPE Lyon (Ecole supérieure
de Chimie Physique Electronique de Lyon précédemment nommée Ecole supérieure de
Chimie industrielle de Lyon - Promotion ESCIL 54). Ancien Directeur de recherche à l'Institut
français du pétrole, dans lequel il a passé 40 ans, et où il a effectué les recherches honorées par
le prix Nobel qui vient de lui être décerné, il est actuellement Directeur de recherche émérite au
laboratoire de chimie organométallique de surface du CNRS/CPE Lyon. Il a fait preuve, tout
au long de sa carrière, d'une créativité scientifique remarquable dans le domaine de la catalyse
homogène. Cette créativité s’est concrétisée par un nombre considérable de brevets, de publications
et de prix scientifiques nationaux et internationaux. Il est le concepteur et le réalisateur
de plusieurs grands procédés industriels de la pétrochimie. Parmi ceux-ci on peut mentionner :
- le DIMERSOL qui est un procédé de dimérisation du propylène en essence avec plus de
30 unités en fonctionnement dans le monde. Ce procédé a constitué un progrès décisif dans
le domaine de la catalyse homogène des années 70.
- l'ALPHA BUTOL qui consiste à transformer l'éthylène en butène-1, avec plus de 20
unités soit en fonctionnement, soit en construction, dans le monde.
Outre ses réalisations industrielles extrêmement fructueuses, Yves Chauvin a toujours eu une
activité de recherche académique très large, extrêmement originale, toujours en avance sur son
temps. Il découvre le mécanisme de métathèse des oléfines, le mécanisme de Chauvin, mécanisme
qui sera redécouvert 5 ans plus tard par des chercheurs américains. Il propose, dans les
années 70, des intermédiaires métallocarbéniques avant même que ces métallocarbènes ne
soient isolés, dix ans plus tard. Son spectre d'activité, très large, couvre de très nombreux aspects
de la catalyse homogène et de polymérisation : oligomérisation des oléfines et des dioléfines, carbonylation,
synthèse d'alpha amino acides naturels et non naturels par catalyse asymétrique,
chimie des terres rares. Actuellement, il développe un domaine extrêmement prometteur de la
catalyse homogène en milieu sel fondu particulièrement original puisqu'il permet de réaliser des
réactions très sélectives de la catalyse homogène, tout en permettant de séparer le métal de transition
du milieu réactionnel. Personne, avant lui, n'avait imaginé que la catalyse homogène
puisse être réalisée dans un tel milieu. Là encore, il réalise une première. En résumé, Yves
Chauvin est le père spirituel de la catalyse homogène mondiale et son apport conceptuel dans
la découverte du mécanisme de la métathèse des oléfines a été une innovation particulièrement
remarquable». Comme le fait remarquer l’IFP : «Ce prix Nobel, plus haute distinction
scientifique mondiale, rejaillit également sur l’ensemble des activités en catalyse et sur
tout le personnel de l’IFP. Il s’agit de la concrétisation des ambitions de l’Ecole française
de la catalyse initiée il y a cinquante ans».
Au-delà de ces éléments scientifiques, cet événement inspire quatre réflexions :
- si Yves Chauvin avait été américain, on aurait célébré la capacité des Etats-Unis à abriter,
dans des instituts de recherches technologiques, des scientifiques de haut niveau.
Mais voilà, Yves Chauvin a travaillé dans un institut français, l’IFP, il a été formé dans
une école française, CPE Lyon, et il exerce aujourd’hui dans un laboratoire CNRS/CPE
Lyon. Il y a aussi des réussites françaises, on l’oublie trop souvent.
- on dit parfois que l’on empêche les chercheurs de travailler à partir d’un certain âge ; or
voilà, après une carrière prolifique à l’IFP, le CNRS a eu l’intelligence de lui proposer de
poursuivre ses recherches dans un de ses laboratoires associé à une école où, de surcroît, il
co-encadre des thèses.
- on aime bien opposer, en France, recherche fondamentale et recherche appliquée : mais
qu’a fait Yves Chauvin ? De la recherche fondamentale, car couronnée par le prix Nobel ;
de la recherche appliquée, car nombre des procédés qu’il a développés sont utilisés dans des
usines en fonction actuellement. Il a démontré que la collaboration science/industrie est
féconde et que la synergie entre recherche fondamentale et recherche appliquée peut être
très productive. Le principal critère de jugement d’un travail de recherche est sa qualité. Un
travail de qualité trouve toujours son utilité.
- la recherche en France est souvent mal aimée. Elle est critiquée ou même décriée : tout
ce qui est bien se fait à l’étranger. Sachons lucidement regarder ce qui se fait chez nous,
et évitons de tomber dans de vaines querelles ou dans la sinistrose. Que ce prix Nobel
nous rappelle, à nous-mêmes, nos possibilités et notre potentiel !
Célébrons la joie d’un homme qui vient d’être reconnu par ses pairs, et qui l’a mérité car
il a obtenu tout cela par son travail et son enthousiasme.
Gérard Pignault
Directeur de CPE Lyon
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