Est-ce par hasard que les nouveaux accords entre l’Inde et la Chine établissant notamment un
«partenariat stratégique et de coopération pour la paix et la prospérité» sont intervenus en avril
2005, presque au moment du cinquantenaire de la déclaration de Bandung? Il serait léger de n’y
voir qu’une preuve du volontarisme de la politique chinoise et de l’intérêt qu’elle porte à cette célébration.
Le dessein de la Chine de voir se nouer une association complémentaire des savoir-faire
informatiques (la Chine pour les machines, l’Inde pour les logiciels) reflète son nouvel intérêt pour
les vecteurs de la croissance indienne et sa vigilance devant la montée en puissance de l’Inde. Il
éclaire le paragraphe de la déclaration commune selon lequel «les deux parties sont tombées d’accord
sur le fait que les relations indo-chinoises ont désormais un caractère stratégique».
On mesure l’importance de ce retour au premier plan, si l’on se rappelle le rôle décisif qu’a joué
l’Inde tant à la conférence de Genève de 1954 que parmi les initiateurs du Mouvement des Nonalignés
qui, à partir de 1961, a donné de nouveaux prolongements à Bandung. Rappelons aussi
ses constants efforts pour regagner sa pré-éminence dans les décennies qui ont suivi, alors que les
prophètes de malheur voyaient, dans l’écroulement du Bloc soviétique, la fin de l’influence des nonalignés.
L’Inde est désormais un partenaire incontournable, pour la Chine comme pour la Russie,
les Etats-Unis ou l’Europe. Et, bien que sa nucléarisation de 1998 n’y soit pas étrangère, ce retour
au premier plan est dû autant à ses performances économiques de la dernière décennie qu’à l’évolution
du monde et des enjeux, pour les Etats-Unis ou la Chine, devant la menace terroriste.
Dans les raisons de s’intéresser à l’Inde, on parle beaucoup des 6 à 7% de croissance annuelle de
l’économie indienne, de l’appétit de consommation de sa classe moyenne de quelque 200 millions
d’habitants, de la suprématie des règles de droit qu’un système judiciaire fiable et bien organisé sait
faire respecter, de son élite anglophone et technicienne, du faible coût de sa main-d’œuvre. Aucun
de ces arguments n’est négligeable mais, dans une perspective comparatiste, beaucoup exigent des
nuances ; le système judiciaire, par exemple, connaît des lenteurs à la française. Mais la vraie raison
de miser sur l’Inde est sa résilience et la capacité d’innovation dont témoignent ses chercheurs
et ses entrepreneurs dès qu’on leur offre un environnement favorable. Malgré des réalisations
impressionnantes dans certains domaines (électronique, espace), ce n’est cependant pas dans le spectaculaire
que l’Inde donne le meilleur d’elle-même, mais dans la constante répétition d’avancées
discrètes (en matière de recherche médicale notamment) dont les répercussions sont d’une tout autre
ampleur. Qu’on pense seulement aux médicaments génériques contre le sida pour en prendre la
mesure…
A côté de multiples dispositions propres à faciliter l’initiative et la coopération avec des entreprises
étrangères, l’«e-governance» mise au programme de la réforme de l’Etat et la transparence qui en
résulte (quiconque visite les différents sites internet du gouvernement indien peut la constater) donnent
à l’Inde un avantage certain sur de nombreux pays d’Asie : les statistiques japonaises étant
moins accessibles, le phénomène est difficilement mesurable mais, d’expérience, il paraît clair que
l’équipement informatique de l’élite indienne est très supérieur à celui du Japon. Le téléphone portable
s’est répandu en Inde de manière fulgurante, dans toutes les couches de la population. Et le
projet, en cours de réalisation, d’équiper chaque village d’un poste internet permettant de suppléer
les inévitables lenteurs de la poste et le coût du téléphone, peut engendrer une véritable révolution.
Parfois aménagés, élagués, ces projets, comme celui de la fabrication d’une bombe nucléaire dans
le passé, se poursuivent d’un gouvernement à l’autre. Tout comme l’ouverture économique et la
déréglementation se sont approfondies sous un gouvernement de Front Uni et un gouvernement
BJP qui y paraissaient, a priori, hostiles. La continuité de l’Etat s’est exprimée dans les projets
modernisateurs comme dans la manière dont l’Inde politique a absorbé le choc de l’assassinat de
deux Premiers ministres en 1984 et 1991. Là, et dans une presse libre et de grande qualité, réside
sa vraie force par rapport à tous les pays auxquels les agents économiques mondiaux peuvent la
comparer. Le refus de l’aide internationale qui lui a été proposée après le tsunami a été un signe
fort de sa nouvelle confiance en elle et de sa capacité à résoudre des problèmes, si graves soient-ils,
qui n’affectent qu’une partie de son immense territoire. Qu’on applique ces critères à certains
troubles politiques endémiques et qu’on pense à sa constante volonté de dialogue (y compris au lendemain
de sa nucléarisation) et à sa modération et l’on comprendra pourquoi l’Inde, qui a toujours
accueilli l’étranger en ami, est un pari sûr.
La coopération scientifique franco-indienne est devenue intense et efficace au cours des décennies
récentes, liant des acteurs multiples de part et d’autre: grands organismes de recherche - le
C.N.R.S. jouant pleinement son rôle du côté français - universités, administrations. Le nombre
des Français qui découvrent l’Inde et qui y retournent souvent n’a cessé d’augmenter. Si la présence
des entreprises françaises est encore loin d’atteindre le niveau souhaitable et possible, la réussite
de certaines coopérations et les encouragements des pouvoirs publics permettent d’espérer des progrès
très sensibles dans un avenir proche.
Christiane Hurtig et Serge Hurtig