Editorial - Nous et l'Autre

Par Thierry Fabre

« Pour comprendre l’Autre il ne faut pas se l’annexer mais s’en faire l’hôte ». Cette parole de Louis Massignon, grand orientaliste, professeur au Collège de France et spécialiste de l’islam mystique, nous donne une première orientation.

Jacques Berque, également professeur au Collège de France, partageait cette hospitalité sacrée dans la relation à l’Autre, l’arabe, le musulman, mais sans confusion et encore moins de conversion : « Je suis votre ami, je ne suis pas vous ».

Depuis lors, bien des études et des recherches se sont développées sur le monde arabe et musulman avec toujours l’immense question de la posture de recherche la plus juste. L’orientalisme a été critiqué, notamment par Edward Saïd, avec une très grande vigueur, comme un ensemble de savoir au service d’un pouvoir et d’un système de domination incarné par le colonialisme.

Qu’en est-il de l’étude du monde arabe et de l’islam dans un temps post-colonial ? Un temps marqué par l’usage politique du religieux et par la violence sur la scène internationale, comme en témoignent les attentats du 11 septembre.

L’émotion et la peur ont laissé resurgir dans l’espace public et dans l’immense caisse de résonance médiatique un discours de la haine, dont la journaliste Oriana Fallaci est sans doute l’emblème.

Face aux discours simplificateurs et aux théories réductrices qui tendent à opposer Islam et Occident en deux blocs irrémédiablement voués au clash des civilisations, la recherche en sciences humaines et sociales peut opposer de la complexité, de la diversité et de la subtilité.

Dans le sillage de Louis Massignon et de Jacques Berque, c’est ce à quoi nous invite ici Bruno Etienne à propos de l’islam et des islams. Le face à face ne doit pas occulter le côte à côte, l’immense héritage partagé entre les deux rives de la Méditerranée.

Il y a du « Nous » dans « l’Autre » et de « l’Autre » en « Nous ». Prendre la Méditerranée comme un champ d’analyses comparées à « bonne distance », comme le souligne l’anthropologue Christian Bromberger, est sans doute une bonne façon de sortir du face à face et de donner à la recherche de nouveaux terrains à explorer.

Thierry Fabre
Concepteur des rencontres d'Averroès

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