6 et 7 octobre 2004 : Escapade en Rouergue : visite de Rodez, Conques et Salles-la-Source

Compte-rendu de Francis Dabosi, Professeur émérite à l'Institut National Polytechnique de Toulouse

Cette sortie automnale de la Section Midi-Pyrénées regroupait plus d’une vingtaine de participants . Aux étapes majeures du programme - visites guidées du Vieux Rodez et de la Cathédrale Notre Dame, puis du Musée Fenaille, le premier jour ; le lendemain, visite de l’Abbatiale Sainte Foy à Conques - s’ajoutèrent bien d’autres découvertes en terre rouergate. Le soleil, contre toute attente, réussit même à s’imposer à l’approche de Rodez, l’antique Segodunum, dont l’imposante Cathédrale couronne l’oppidum.

Dès l’arrivée, notre Guide, d’une intarissable érudition, évoque avec brio les riches heures (parfois troublées) de l’histoire de Rodez. Les Rutènes - tribu gauloise des Roux-, ont été précédés, dès la fin du Magdalénien, par les créateurs des statues-menhirs. Sis au coeur d’un réseau dense de voies d’échanges amélioré par les Romains, Rodez et ses habitants (les Ruthénois, avec un h !) vont, en toutes occasions, affirmer leur forte personnalité en Aveyron, 4ème département par sa superficie… Une puissante enceinte fortifiée garantissait la sécurité urbaine, tandis que l’aristocratie rurale implantait de vastes domaines structurés dans les campagnes. Stabilisé par les Carolingiens, le pouvoir épiscopal se heurta rapidement au Comte de Rouergue. Les différends incessants se réglent habilement à l'amiable, la plupart du temps, moyennant finances...que se soit avec Toulouse (les fameux Raimond), Barcelone ou l’Aragon ! On apprend aussi que Rodez, bien avant Berlin, eût son mur de la honte…qui sépara la Cité (cœur de la ville) -fief de la spiritualité et d’un Evêché aux ressources temporelles limitées- , et le Bourg, de juridiction comtale, dont les revenus du commerce et d’un artisanat très lucratifs étaient source d’envie, de jalousie et de conflit…

Cette mise en perspective permettait à notre Guide de nous faire mieux apprécier la somptueuse Cathédrale Notre Dame, construite à partir de 1276 sur les vestiges de la première basilique mérovingienne. C’est l’un des deux seuls exemples méridionaux du style gothique français (typique du Nord, égaré dans le Sud) ; elle s’apparente aux Cathédrales de Clermont et de Limoges. Sa façade ouest en grès rouge, sans portail (il y en a deux aux extrémités du transept), véritable mur de forteresse (intégré aux remparts séparant la Cité du Bourg !), est enrichie de deux galeries à balustrades, d’une rosace flamboyante et de clochetons. Deux tours massives inachevées ne parviennent pas à occulter le clocher gothique flamboyant de 87 mètres. La grande nef est très sobre et harmonieuse, tout comme ses bas-côtés ou le chevet à cinq pans prolongé d’un chœur de cinq travées avec déambulatoire et chapelles adjacentes. D’imposants retables, de très nombreuses chapelles, des stalles superbes, un buffet d’orgue aux décors de bois finement sculptés s’ajoutent aux autres éléments précieux de l’édifice : jubé, sépultures d’évêques et sarcophages ou cette mise au tombeau Renaissance, si vraie dans les traits et habits de ses acteurs.

La visite guidée du Vieux Rodez nous permet ensuite de savourer le charme de maints hôtels et demeures d’antan, telle la Maison dite d’Armagnac où Moyen Age et Renaissance mêlent leurs apports avec ceux d’une restauration très réussie. Distinguons les édifices les plus typés : la maison canoniale, avec sa façade gothique et ses symboles associés au passage des pèlerins ; le Palais épiscopal adossé à deux des tours des anciens remparts; les Maisons de Benoît, de Molinier, de l’Annonciade et la Tour des Anglais ; L’église St Amans, baroque à l’extérieur mais à nef romane. Citons aussi le quartier rénové des Maçons ou l’hôtel Jouéry (Renaissance) qui, associé à une maison romane, héberge, depuis 1937, le Musée Fenaille. Face à celui-ci, le forum romain est présent, trois mètres au-dessous de la chaussée actuelle ! Les vieilles rues, parcourues à notre guise, révélèrent une ville conciliant modernité et sauvegarde des traditions.

La visite guidée du Musée Fenaille était, assurément, l’un des événements marquants de ce voyage ; elle suivit la pause méritée et réparatrice d’un déjeuner convivial…Nous ne fûmes pas déçus ! Réhabilité et réouvert en Juillet 2002, il offre sur ses quatre niveaux des objets et des témoignages souvent exceptionnels du très riche passé de Rodez et du Rouergue. La salle qui abrite les statues-menhirs, sculptées, il y a près de 5.000 ans, fût le « clou » de notre visite. Dans la tradition des mégalithes, ces statues anthropomorphes, hautes de un mètre ou moins, sont le plus souvent sexuées. Celle de la Dame de St Sernin est la plus célèbre ; toutes nous interpellent par le dépouillement du trait et la symbolique complexe des figures ; leur niveau d’abstraction, la géométrisation des formes et la puissance d’expression accentuent le mystère du message, objet d’interprétations variées. Symbole de la puissance créatrice de la Grande Déesse ? Aboutissement des Vénus du Paléolithique, avec parure rituelle ou sacerdotale (collier, ceinture, baudrier, calice) ? mythes celtiques ou du Graal ? autant de champs ouverts aux spéculations de la recherche… Les trois autres étages, consacrés à l’antiquité ruthénoise, au Moyen Age et à la Renaissance nous permettent de mesurer la grande richesse patrimoniale de ce Musée, née de la générosité de plus d’un millier de donateurs et du mécénat de Maurice Fenaille, industriel et grand amateur d’art. Un ensemble hôtelier d’Olemps nous accueillît , de façon fort agréable, pour le dîner et pour la nuit. La seconde journée du voyage nous conduit d’abord à Conques, site mythique dont on perçoit, d’emblée, l’atmosphère feutrée, propice à la méditation. De Rodez à Conques, l’attrait du parcours nous permît de faire fi des innombrables virages, notamment dans les Gorges du Dourdou….

Près de la source du Plô, notre Guide nous attendait pour visiter l’Abbatiale Sainte Foy de Conques. Dès 730, Pépin le Bref avait créé, pour le solitaire Dadon, un Oratoire, doté ensuite par Charlemagne de précieuses reliques et de l’annexion d’un monastère. En 883, un moine, immiscé dans la Communauté Sainte Foy à Agen, réussit à subtiliser les reliques de la Sainte pour les offrir à son monastère bénédictin de Conques, conscient des liens étroits entre la ferveur religieuse et les retombées économiques de son acte illicite. Les miracles se multiplient : Conques devient incontournable sur le Chemin de St Jacques ! Le site sera, un millénaire plus tard, inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. L’Eglise de 980, rapidement trop petite pour accueillir les pèlerins de la Via Podiensis, est reconstruite par Odolric, dès le milieu du 11ème siècle ; elle ne sera achevée qu’un siècle et demi plus tard. N’abritant plus qu’une trentaine de moines, en 1424, sa décadence prématurée est aggravée par un incendie en 1568 ; le chœur est ravagé mais le Trésor est sauf ; la châsse de Ste Foy ne sera cependant retrouvée qu’en 1875, entre les colonnes de l’abside.



« Tant de richesse dans un pareil désert ! », s’exclame Prosper Mérimée en 1837. Il va réhabiliter notamment l’étage supérieur des deux tours de la façade tandis que des fragments du cloître seront retrouvés en 1890. Sainte Foy de Conques, chef d’œuvre de l’art roman du 11ème siècle, redevient alors avec son Trésor l’un des plus beaux fleurons religieux du Midi.

Décrire l’Abbatiale en quelques lignes est une gageure ! Son chevet, observé depuis la Place Chirac (médecin de Louis XV) est de type auvergnat. Les hauts contreforts-colonnes de l’abside surmontent les chapelles, le déambulatoire en grès rouge et le mur du couloir qui réduit les tribunes (en calcaire jaune); le clocher lanterne octogonal s’impose sur la croisée du transept. L’œil, d’abord attiré par les deux tours de façade, ne tarde pas à se fixer sur le tympan, véritable bande dessinée du Jugement Dernier avec ses 124 personnages, naïfs, expressifs et pittoresques voués, selon les cas, à la béatitude du Paradis ou aux affres de l’Enfer… Le Christ en majesté, paisible, est entouré de tous ceux qui ont fait l’histoire de Conques : Ste Foy, Dadon, Odolric, Charlemagne… Par ailleurs, des enfeux aux arcs surbaissés décorent la façade sud.

L’intérieur de l’Abbatiale, sobre et austère, haut de 22 mètres, est très élégant avec ses grandes arcades en plein cintre surhaussé de la nef retombant sur des piles alternativement cruciformes et carrées et avec le transept court dont la croisée supporte la tour octogonale reconstruite après son effondrement ; il faut aussi citer l’abside et ses jeux d’arcades multiples sur deux étages ou la superbe collection de 250 chapiteaux romans, stylisés et d’un modernisme étonnant, surtout ceux des tribunes supérieures aux baies géminées. La ferronnerie n’est pas en reste avec des grilles du 12ème siècle aux dessins très purs. Les vitraux modernes opalescents dus à Soulages distillent une luminosité très particulière au cœur de l’édifice.

Le Trésor de Conques est bien l’un des plus riches ensembles d’orfèvrerie religieuse, créé entre les 9ème et 16ème siècles. La célèbre statue-reliquaire de Ste Foy, pur produit de l’art carolingien, est émouvante dans sa parure de feuille d’or sur bois, incrustée de pierres variées, cabochons et camées. De sa vitrine, elle semble veiller sur les autres joyaux (coffres et autels portatifs, richement décorés) . Le Musée Joseph Fau, contigu au cloître, nous propose quelques belles tapisseries , du mobilier rouergat ancien et une riche collection de vestiges lapidaires et de têtes de chapiteaux, sauvés d’une disparition probable.

Le temps nous fait défaut pour parcourir les rues du Vieux Conques ; nous nous bornons à rejoindre, par la rue Charlemagne et la porte du Barry, les bords du Dourdou et le vieux pont « romieu » emprunté par les pèlerins. A proximité, une auberge, très couleur locale, nous propose un menu qui satisfait nos papilles…

Une ultime halte à Salles-la-Source nous permet de découvrir le site naturel très pittoresque du village se déployant sur trois niveaux d’un relief karstique puis Le Musée des Arts et Métiers traditionnels du Rouergue qui occupe les vastes locaux rénovés d’une ancienne filature. Notre Guide, à la faconde occitane, redonne vie aux objets et visages familiers du passé , soudain dépoussiérés par la magie des mots.

Reprenant définitivement la route du retour, nous n’avions plus qu’à laisser défiler dans nos pensées les moments de bonheur que venait de nous procurer ce très agréable périple en terre rouergate, dont l’organisation fût excellente en tous points.

Francis DABOSI,
Professeur émérite à l’INPT

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