Samedi 11 mars : Mustapha, notre guide francophone
nous accueille à Tripoli. Il nous accompagnera
pendant tout le voyage ainsi que Machroub, policier
du service touristique en civil.
Dimanche 12 mars : Nous visitons le musée installé
dans l’enceinte de Assaï Al Hamra, le «Château rouge».
Ses collections retracent l’histoire de la Libye de la
préhistoire à la conquête de l’Islam. Nous admirons
de nombreuses oeuvres d’art découvertes sur les 330
sites de Libye depuis les premières recherches
archéologiques en 1911, sans oublier les fouilles subaquatiques
de Leptis Magna et d’Apollonia. Leur présentation
didactique assez réussie pèche, pour nous,
par l’utilisation exclusive de la langue arabe.
Nous nous dirigeons ensuite vers la Médina, rouverte
après sa fermeture en 1982 pour caractère immoral
des profits commerciaux à titre privé. Nous y visitons
la mosquée de Mustapha Gorzi (1833) de style
hanéfite comportant une école coranique (madrasa)
et un petit cimetière.
L’après midi, nous nous rendons à Sabratha, comptoir
fondé à la fin du Ve siècle avant J.-C. par les Phéniciens-
Cananéens. Battu par un vent violent par une température
voisine de 10° anormale en mars, notre groupe
frigorifié arpente ce site en commençant par son
attraction principale : un théâtre, remonté en 1930 par
des archéologues italiens, offrant à nos yeux éblouis
son mur de scène à trois étages. A la différence des
théâtres grecs, il est construit sur du plat sur une
voûte en blocage et n’est pas excavé. Comme eux, il se
trouve au bord de la mer, car leur merveilleuse acoustique
en dépend.
La vie quotidienne de cette cité est évoquée grâce
aux boutiques et habitations à deux étages avec système
de stockage des eaux de pluie, au Forum et aux
Thermes.
Nous apprenons qu’en 157 Apulée, avocat romain,
s’y est défendu lui-même d’avoir séduit une riche
veuve par intérêt, par un plaidoyer conservé sous le
nom d’ «Apologie». Etant jeune et beau, il n’avait pas
eu besoin de recourir à des procédés illicites pour
plaire !
Lundi 13 mars : Nous consacrons toute la journée à
la visite du site majeur de Leptis Magna, fleuron de
l’antiquité surnommé «la Rome africaine sortie des
sables» et classé patrimoine mondial. Port de commerce
phénicien, puis grand entrepôt soumis à l’hégémonie
de Carthage, elle devint prospère au IVe
siècle avant J.-C. Ayant défendu la cause romaine
lors des guerres entre Carthage et Rome, elle fut
englobée dans le royaume numide au IIe siècle avant
J.-C. A la chute de ce royaume, elle fut annexée à la
province romaine d’Afrique.
Le destin de ce vaste site, dont les trois quarts dorment
encore sous les sables, devait être marqué au IIe
siècle par un enfant du pays devenu l’empereur
Septime Sévère. Voulant rivaliser avec Rome, il le
parera de marbre. Il empruntera son urbanisme à une
autre rivale, Alexandrie en Egypte. La splendeur de
cette cité de 100.000 habitants, élevée au rang de colonie
par Trajan en 110, se maintiendra au IIIe siècle. Sa
décadence amorcée au IVe siècle sera accentuée par
des inondations, deux tremblements de terre (306 et
365), une invasion de nomades sahariens suivie au Ve
siècle de celle des Vandales. L’empereur Justinien
tente de redresser la ville, les invasions arabes achèvent
le déclin, le port comblé par les alluvions devient
inutilisable et les habitants doivent se réfugier dans
une crique.
Au XVIIe siècle, la ville est pillée par de nombreux
visiteurs étrangers. Le consul de France importe 200
colonnes de marbre, que l’on retrouve sur l’autel de
l’église Saint Germain des Prés, à Versailles débitées
en placage et sur les sols, aux cathédrales de Rouen
et de Brest... On en trouve également au château de
Windsor, dans l’Eglise saint Jean de Malte, dans des
palais d’Istanbul.
Les fouilles italiennes et le relèvement des monuments
débuteront en 1920.
Mardi 14 mars : Nous nous envolons vers Benghazi
en Cyrénaïque et visitons Tokra puis les ruines de
Tolmeita, l’antique cité grecque Ptolémaïs, devenue
capitale de la Libye pentapole sous Dioclétien (284-
305). Elle ne put survivre à la destruction de son
aqueduc de 20 km alimentant les citernes situées
sous le Forum dans 18 mètres de galeries voûtées. La
visite de la villa romaine, parfaitement conservée,
des Quatre Saisons nous permet de connaître l’habitat
d’une famille romaine au Ie siècle.
Mercredi 15 mars : Après une nuit à Sousah, par un
temps toujours glacial, nous partons visiter
Cyrène, la Delphes de l’Afrique, 2e site archéologique
en importance de Libye. Sur les pentes d’une
acropole naturelle, Cyrène, ville à deux étages
allant de 620 m à la mer, a été fondée par des
colons grecs en 631 avant notre ère. Jusqu’à la fondation
d’Alexandrie, elle fut le plus grand centre
commercial de l’Afrique après Carthage. Les tremblements
de terre de 262 et de 365 coïncident avec
le déclin de l’empire et la ville sombrera dans l’oubli
avec l’arrivée des Arabes.
Après le déjeuner dégusté dans une grotte, nous partons
visiter les ruines d’Apollonia, l’ancien port de
Cyrène fondé au début du VIe siècle avant J.-C. Le tiers
nord de la ville est immergé entre 8 et 12 mètres de
profondeur. Les fouilles sous-marines de la mission
française ont commencé en 1985. Le port n’ayant
jamais été dragué, de nombreux objets quotidiens y
ont été découverts. L’équipement portuaire d’Apollonia,
simple anse naturelle protégée des vents par
des îlots, est le plus ancien connu.
Jeudi 16 mars : A travers les paysages du Djebel Al
Akhdar, nous nous dirigeons vers Suluntha, sanctuaire
rupestre du début de notre ère et rare témoignage
de divinités et génies locaux appartenant à un
panthéon berbère. Nous parvenons ensuite au Qsarel-
Libya, fort turc dans lequel un petit musée expose
les plus belles mosaïques byzantines de Libye.
Pavage à 50 caissons carrés retrouvé intact dans la
nef de l’église occidentale, les mosaïques ont été
déposées et forment sur les murs du musée une véritable
bande dessinée. L’iconographie chrétienne
s’inspire à la fois de l’Ecole d’Alexandrie (sujets nilotiques)
de Syrie, de Palestine, de Constantinople et
d’une production locale. Les thèmes sont païens et
chrétiens, les animaux réels et fantastiques, les allégories
gréco-latines. Nous déambulons dans la ville
de Benghazi, deuxième ville de Libye (810 000 habitants)
à l’architecture ottomane, italienne, égyptienne.
Cette ville aux larges artères et au front de mer
imposant nous étonne par son faible peuplement. Il
est vrai que nous y sommes à l’heure de la prière.
Vendredi 17 mars : A travers les paysages spectaculaires
de Djebel Nafusa, nous roulons en pays berbère
et côtoyons les ateliers de potiers de Gharyan.
Arrivés à Nalut, nous visitons un grenier collectif fortifié,
institution qui a assuré la survie des communautés
agricoles semi-nomades. Véritable coffre fort,
il servait à entreposer les récoltes et les réserves de
blé et d’huile d’olive de chaque famille. Les niches
empilées sur plusieurs étages étaient gardées par un
homme de confiance chargé de la gestion des locations,
dont le revenu servait à l’entretien de la mosquée
et de l’école coranique. Après 650 km de route,
nous parvenons à la perle du désert, Ghadamès.
Patrimoine de l’Humanité et parfait exemple de l’urbanisme
saharien berbère, cette ville du XIIIe siècle
ceinturée d’une enceinte de 6 km est vidée de ses
habitants depuis 1970. On connaît mal ses origines
mais c’était certainement un centre commercial
important. Ghadamès était séparé en deux par un
mur, témoin d’une rivalité ancestrale entre deux
clans, les Banu Walid au nord et les Banu Wasit au
sud. Les Italiens y mirent fin seulement dans les
années 1920 et transformèrent Ghadamès en centre
agricole qui abrite, entre autres productions, 24.000
palmiers dattiers.
La ville a été bâtie pour parer à la fois aux grandes
chaleurs estivales - la température peut atteindre 55
degrés - et à une certaine rigueur hivernale, le tout
dans le but d’assurer une climatisation naturelle
dans le respect de l’intimité familiale et d’une stricte
séparation hommes/femmes. D’où les entrelacs de
ruelles et de galeries, ces dernières percées à intervalles
réguliers de puits de lumière qui éclairent,
aèrent et évacuent le sable par phénomène d’aspiration.
Construites en briques crues, les maisons elles
aussi ont été conçues pour assurer une climatisation
naturelle : on accède aux appartements par de longs
corridors ; les toits sont percés de lucarnes, uniques
ouvertures sur l’extérieur ; les étages sont séparés
par une couche d’argile d’au moins 50 cm. Les terrasses
constituent un espace totalement autonome,
seconde ville réservée aux femmes qui ne sortaient
dans les rues qu’à la nuit tombée.
L’après-midi, nous embarquons dans des 4x4 pour
nous rendre dans le désert. Après un arrêt au bord
des «yeux de mouche», deux lacs salés ronds et
contigus dont l’un a 75 mètres de fond, nous parvenons
au site de Qalaat al-Ghou dit «château du
diable». Il s’agit d’une éminence rocheuse au sommet
de laquelle les romains ont bâti une forteresse et
creusé un puits. Une vue magnifique sur le désert, les
dunes algériennes et une palmeraie tunisienne
récompense ceux qui se sont hasardé à l’escalader.
Nous terminons notre excursion par une visite aux
Touaregs et l’ascension d’une de ces merveilleuses
dunes de sable, au sommet de laquelle nous nous
asseyons un grand moment pour admirer le coucher
du soleil en profitant de l’ambiance primitive et reposante
que procure le désert.
Dimanche 19 mars : Sur le haut plateau Hamada El
Hamra, nous visitons une des maisons troglodytes
souterraines creusées par les Berbères dans ce
massif de calcaire tendre aux premiers temps de la
sédentarisation. Nous faisons ensuite escale à
Yfren qui occupe le point culminant du djebel
Nafusah. Le vieux village protégé par son grenier
fortifié est abandonné.
Nous voici de retour à Tripoli, d’où nous nous envolons
le lendemain pour Paris.
Solange Dupont
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