Le grand débat, typiquement français, sur la "régionalisation" revient périodiquement sur le devant de la scène, il est certes important au plan politique et économique mais notre institution de recherche doit faire l'objet de débats (et de précautions) bien différents de ceux qui concernent d'autres institutions ou organismes de notre pays tant la nature même de la recherche scientifique, les conditions de son succès et sa saine administration sont spécifiques.
C'est en fait un mouvement fait d'avancées et de stagnation, voire de recul, qu'a connu la "régionalisation" du CNRS.
En 1972 Pierre Creyssel Directeur Général Administratif et Financier du CNRS crée les Administrations déléguées auxquelles sont transférées des missions de gestion et de liaison avec l'administration centrale concernant les personnels et les crédits. Si la "Régionalisation" fait l'objet, au plan national, en 1982, de textes législatifs sur la décentralisation, textes créant les régions et leur transférant des pouvoirs ainsi que des budgets précis, avec en matière de recherche la création des C.C.R.D.T "Comités Consultatifs Régionaux de la Recherche et du Développement Technologique"; ainsi que la mise en place de Délégués Régionaux à la Recherche et à la Technologie "DRRT", il faut attendre 1989 pour voir au CNRS, les Administrations Déléguées se transformer en "Délégations Régionales du CNRS" dotées de missions élargies qui seront entérinées par le Conseil d Administration du CNRS le 15 Février 1970. Cependant dès 1982 Pierre Papon Directeur Général du CNRS met en place les premiers contrats de plan régionaux
Le déménagement du CNRS vers la rue Michel-Ange va permettre au Directeur Général du CNRS, F. Kourilsky, de faire "maigrir" l'Administration Centrale qui perd près de 40% de ses effectifs avec parallèlement un véritable effort pour doter de moyens les Délégations Régionales et créer dans les Régions des Centres de Recherche nouveaux : quatre seront créés en quelques années (Lille, Grenoble, Bordeaux, Metz) et le recrutement fait l'objet de la "règle des deux tiers", c'est-à-dire deux tiers en province, un tiers à Paris. Néanmoins et même si en 1994 on pouvait estimer que la décentralisation était bien avancée, le rapport Paris/Province était alors de 45/55, ce qui faisait dire à François Kourilsky : "Le fait que Paris ait repris autant de poids, une fois sa cure terminée, prouve que le fait régional n'est pas dans la culture française".
L'implication des grands organismes et plus particulièrement du CNRS dans la politique de recherche régionale devait se manifester dans les Contrats de plan Etat Région (C.P.E.R.) ; elle supposait non seulement 1a volonté du CNRS et de ses grands acteurs dans une région donnée mais aussi une coordination efficace entre tous les acteurs notamment, les Conseils Régionaux et les Universités, les CCRDT et DRRT qui selon les textes, préparent et suivent les CPER.
Les Ministres de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur se sont inquiétés très tôt de l'efficacité dans le domaine de 1a Recherche des Contrats de Plan Etat-Région mis en place dès 1984 ; dès le printemps 1987 Jacques Valade, Ministre Délégué chargé de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur, puis Hubert Curien, Ministre de la Recherche et de la Technologie, demanderont au C.S.R.T. (Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie) une évaluation de l'impact des Contrats de Plan (CPER). Dans les rapports du CSRT qui ont suivi en 1988 et 1989 (1) on peut lire : "l'implication des organismes de recherche est non seulement faible ....mais inférieure à ce qu'elle était au cours du Plan précédent (84-88)". "La situation des DRRT reste souvent fort inconfortable ...La paralysie de la presque totalité des Comités Consultatifs Régionaux de la Recherche et du Développement Technologique ne peut se poursuivre..."
Cette situation observée en 1987-89 ne semble pas avoir changé beaucoup dans plusieurs Régions et nous sommes encore loin d'une politique régionale de la recherche dans laquelle le CNRS prendrait la part qui lui revient et où les Plans Etat-Région joueraient un rôle moteur.
Dans son récent ouvrage : l'Europe de la science et de la Technologie(2) Pierre Tapon utilisant les indicateurs de l'OST (Observatoire des Sciences et des Techniques) publie la carte de l'Europe Scientifique et Technique et de ses soixante premières régions européennes en ce qui concerne l'activité scientifique et technologique. Cette géographie des compétences scientifique et technologique européennes a porté sur 445 régions européennes correspondant à des départements français ; la spécificité française est illustrée par la prépondérance de Paris et de la petite couronne parisienne devant le Grand Londres et Munich. Sur soixante régions classées, seules quatre françaises sont mentionnées (Lyon, Grenoble, Toulouse et Marseille), auxquelles s'ajoutent Essonne/Orsay et les Yvelines. Les 4 régions provinciales françaises classées dans les 60 premières régions européennes totalisent 2,61% de l'activité scientifique et technique de l'Union européenne, soit un peu moins de la moitié de la région parisienne au sens large (5,83% de l'activité ST de l'Union Européenne)(3).
Le chemin à parcourir pour 1a régionalisation du C.N.R.S. est, comme d'ailleurs celui qui concerne la politique régionale française en matière de recherche, long et sans aucun doute semé d'embûches. On ne peut donc que saluer les récentes déclarations de Mme Berger(4) et souhaiter l'aboutissement de ses intentions de "redonner de véritables pouvoirs de décision, de négociation et de représentation aux responsables des dix huit délégations régionales CNRS".
Une politique régionale de la recherche devrait permettre l'émergence en province de nouvelles équipes performantes, compétitives et bien équipées. Les grands laboratoires, les laboratoires et équipes associées en province sont déjà très largement une réalité et la politique de recherche ne doit pas opposer Paris et la province au sens large dans une compétition inutile et dépassée mais amener une beaucoup plus grande implication du C.N.R.S. dans les actions régionales avec un soutien accru des Conseils Régionaux qui ont déjà largement démontré leur intérêt pour la recherche mais qui, sauf exceptions, n'ont pas vraiment encore défini leur politique (objectifs et moyens) en matière de recherche ni trouvé encore la voie d'un dialogue constructif avec leurs partenaires (industriels, économiques et sociaux, grands organismes de recherche).
La quasi paralysie des CCRDT (ici encore sauf notables exceptions) doit cesser et les DRRT devenir de véritables partenaires des Délégués Régionaux du C.N.R.S.
C'est en fait l'émergence des Régions en tant que telles, ce qui reste encore largement à faire dans notre pays si centralisé (ce qui n'a pas que des désavantages !), qui entraînera l'apparition des politiques régionales, économique, sociale. .. et de recherche ce qui ne peut être que favorable dans le contexte National et Européen et qui impliquera, de la part du CNRS, une réflexion courageuse sur les spécificités régionales et leurs différentes formes ainsi que l'importance de son action.